Alors que les tensions géopolitiques continuent de redessiner la carte de la sécurité européenne, le Canada pourrait être à l'aube d'un changement majeur dans sa doctrine de déploiement à l'étranger. Les Forces armées canadiennes (FAC), qui dirigent depuis plusieurs années le groupement tactique de l'OTAN en Lettonie, envisagent désormais sérieusement la possibilité d'établir des bases permanentes dans ce pays balte, marquant une rupture avec le modèle traditionnel de rotation des troupes.
Un changement de paradigme stratégique
Jusqu'à présent, la présence canadienne en Lettonie, connue sous le nom d'Opération REASSURANCE, fonctionnait sur un modèle de rotation. Les soldats étaient déployés pour des périodes d'environ six mois avant de rentrer au pays, remplacés par une nouvelle cohorte. Ce système permettait de limiter l'épuisement des troupes et de maintenir un lien constant avec les bases au Canada.
Cependant, la guerre en Ukraine et l'agressivité renouvelée de la Russie ont forcé l'OTAN à revoir sa posture sur son flanc oriental. L'objectif n'est plus seulement de dissuader par une présence symbolique ("tripwire"), mais d'être capable de défendre chaque centimètre du territoire de l'Alliance dès les premières heures d'un conflit potentiel.
Le général Wayne Eyre, chef d'état-major de la défense (récemment retraité ou en transition selon le contexte actuel), a déjà évoqué par le passé que l'establishment militaire canadien devait réfléchir à des structures plus durables pour soutenir l'engagement à long terme promis par le gouvernement Trudeau.
Pourquoi une présence permanente ?
L'établissement de bases permanentes ou semi-permanentes offrirait plusieurs avantages stratégiques et logistiques :
- Intégration accrue : Des troupes installées pour des durées de 2 à 3 ans (avec leurs familles, potentiellement) développeraient une connaissance beaucoup plus intime du terrain, de la langue et de la culture lettone, ainsi qu'une interopérabilité plus fluide avec les forces locales.
- Logistique simplifiée : Le transport constant de matériel et de personnel tous les six mois est coûteux et complexe. Une infrastructure permanente permettrait de prépositionner de l'équipement lourd et de réduire la pression sur les chaînes d'approvisionnement militaires.
- Message politique fort : Une base permanente envoie un signal sans équivoque à Moscou : le Canada et l'OTAN ne sont pas des visiteurs temporaires, mais des défenseurs ancrés dans la région.
Les défis de la mise en œuvre
Si l'idée séduit sur le papier, sa réalisation se heurte à des obstacles majeurs. Le premier est le coût. Construire des infrastructures capables d'accueillir non seulement des soldats, mais potentiellement leurs familles (écoles, logements, services médicaux aux normes canadiennes), représente un investissement de plusieurs milliards de dollars.
Le deuxième défi est celui des effectifs. Les Forces armées canadiennes traversent une crise de recrutement et de rétention de personnel sans précédent. Déployer de façon permanente un contingent important (le Canada s'est engagé à porter la force à la taille d'une brigade, soit plus de 2000 soldats) pourrait dégarnir les unités au pays et affaiblir la capacité de réponse aux catastrophes nationales ou à d'autres missions internationales.
La réaction lettone
Du côté de Riga, l'accueil est enthousiaste. La Lettonie, coincée entre la Russie et la Biélorussie, réclame depuis des années une présence alliée "permanente et robuste". Pour les Baltes, la présence de soldats canadiens, américains ou allemands sur leur sol est la meilleure garantie de leur souveraineté. Le gouvernement letton a d'ailleurs déjà commencé à investir massivement dans l'expansion de la base militaire de Camp Ādaži pour accueillir le renforcement des troupes de l'OTAN.
Conclusion
Le passage d'une présence rotationnelle à une présence permanente en Lettonie représenterait l'évolution la plus significative de la politique de défense canadienne depuis la fin de la guerre froide. C'est une décision qui dépasse le cadre militaire pour devenir un choix de société : le Canada est-il prêt à assumer le coût humain et financier d'être une puissance protectrice en Europe sur le très long terme ?
Alors que l'OTAN continue de renforcer ses défenses, Ottawa devra bientôt trancher. La feuille de route semble tracée, mais le chemin pour y parvenir reste semé d'embûches logistiques et politiques.
Soyez prêt à l'imprévisible


