Par un citoyen canadien préoccupé
Vu d’Ottawa, de Montréal ou de Vancouver, le monde semble vaste, diversifié et interconnecté. Pourtant, si l’on regarde vers le sud, une ombre familière s’étend à nouveau, plus dense et plus menaçante. Une doctrine ancienne, dépoussiérée et amplifiée par la rhétorique de Donald Trump, refait surface avec une arrogance déconcertante. Le message est clair, brutal même : les États-Unis s'arrogent le droit de contrôler politiquement, économiquement et militairement l'intégralité de l'hémisphère occidental.
Pour un Canadien, la lecture de cette ambition hégémonique est glaçante. Le document est explicite : Washington entend « refuser aux concurrents extra-hémisphériques la capacité de positionner des forces ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ».
Arrêtons-nous un instant sur ces deux mots : « Notre hémisphère ».
Cette possessivité territoriale n’est pas seulement une figure de style diplomatique. C’est une déclaration de propriété. Comme si la moitié de la planète — du Nunavut à la Terre de Feu — était une extension naturelle du jardin de la Maison-Blanche. Comme si le Canada, nation du G7, souveraine et indépendante, n'était qu'une zone tampon, un réservoir de ressources ou une simple case sur un échiquier géant dont seul Washington dicte les règles.
Le mépris de la souveraineté
Cette vision du monde nie l'essence même de ce qu'est le Canada. Nous ne sommes pas une succursale. Nous avons bâti nos propres relations internationales, forgé des liens commerciaux avec l'Europe et l'Asie, et développé une politique étrangère basée sur le multilatéralisme.
Lorsque cette doctrine affirme vouloir empêcher les « concurrents » de posséder des actifs vitaux chez nous, elle ne parle pas de protéger le Canada. Elle parle de limiter nos choix. Si une entreprise canadienne souhaite collaborer avec des partenaires asiatiques pour développer ses infrastructures ou ses technologies vertes, devrons-nous demander la permission à Washington ? Si nous décidons d'exporter nos ressources vers de nouveaux marchés, serons-nous rappelés à l'ordre parce que cela déplaît aux stratèges américains ?
Le Groenland, le Mexique, le Panama et le Canada sont mis dans le même sac : des territoires à surveiller, à verrouiller. C’est une vision impérialiste qui ne dit pas son nom, où la sécurité nationale des États-Unis devient le seul prisme par lequel nos propres intérêts nationaux sont jugés acceptables ou non.
Une économie sous tutelle ?
L'aspect économique est tout aussi inquiétant. Le Canada et les États-Unis partagent la plus longue frontière non défendue au monde et une relation commerciale symbiotique. Mais l'amitié exige le respect mutuel, pas la soumission.
Cette doctrine sous-entend que nos choix commerciaux ne sont libres que tant qu'ils ne contredisent pas la primauté américaine. C'est la logique du « avec nous ou contre nous » appliquée au commerce international. Pour un pays comme le Canada, dont la prospérité dépend de la diversification de ses marchés, se voir enfermé dans une forteresse continentale dirigée par les États-Unis est un risque économique majeur. Cela nous rend vulnérables aux caprices protectionnistes et aux humeurs politiques de notre voisin.
Le besoin d'une voix forte
Face à cette rhétorique de propriétaire terrien planétaire, le silence n'est pas une option. Le Canada doit réaffirmer, calmement mais fermement, que l'hémisphère occidental n'appartient à personne. Il est partagé par des dizaines de nations souveraines, chacune avec ses propres aspirations, sa propre culture et son propre destin.
L'amitié avec les États-Unis est vitale et précieuse. Mais une véritable amitié se vit entre égaux. Nous ne sommes pas des pions à sacrifier ou à déplacer pour contrer des puissances lointaines. Nous sommes le Canada. Et notre territoire, nos ressources et notre avenir nous appartiennent.
Il est temps de rappeler à Washington que si nous partageons le même continent, nous ne partageons pas nécessairement la même vision du monde. Et que le « nôtre » dans « notre hémisphère » inclut aussi notre voix, notre souveraineté et notre droit à l'autodétermination.